Entre la scène et la recherche académique,
avez-vous parfois eu l’impression de vivre deux vies incompatibles ?
Bon nombre de personnes de mon entourage se
posent cette question. La scène et la recherche académique renvoient à deux
univers professionnels différents avec des valeurs et des rythmes distincts. La
recherche académique valorise la rigueur méthodologique et le temps long.
La scène musicale demande présence immédiate
et connexion avec un public. Cependant, l’impression d’incompatibilité ne
signifie pas nécessairement qu’il y a une incompatibilité réelle. Les deux activités
reposent sur une forme de créativité et nécessitent de communiquer des idées à
un public étudiants et lecteurs, d’un côté, auditeurs et spectateurs, de
l’autre.
La question à poser serait moins « ces deux
vies sont-elles incompatibles ? » que « comment se nourrissent-elles
mutuellement ? ». La scène enrichit la pédagogie et la compréhension des
comportements humains. La recherche apporte à l’activité artistique une
profondeur analytique et une discipline de travail. Je n’ai pas l’impression d’avoir deux vies
incompatibles. Je ne fais qu’exprimer deux facettes de ma personnalité.
Autrement dit, mon identité multidimensionnelle.
Est-ce qu’il existe une version de vous que
seule la musique connaît ?
Il est vrai qu’une partie de moi trouve dans la musique des conditions d'expression qu'elle ne trouve nulle part ailleurs. Par exemple, dans la vie universitaire, dans l'enseignement ou la recherche, je travaille, principalement avec des concepts, des arguments, des démonstrations, des preuves. Même lorsque je suis passionnée, il existe souvent une exigence de maîtrise et de cohérence intellectuelle.
La musique, elle, permet parfois de faire exister des nuances qui résistent à l'analyse, par exemple, une nostalgie sans objet précis, une joie mêlée de mélancolie. En tant que chanteuse-guitariste, j’ai déjà fait l'expérience de chanter un texte ou une mélodie et de découvrir, au moment même de l'interprétation, quelque chose que je n’avais pas penser auparavant. Comme si la musique ne servait pas seulement à exprimer ce que je sais de moi-même, mais aussi à révéler ce que j’ignore encore. Je pense que la musique ne connaît pas une autre version de moi mais plutôt des vérités de moi que des mots sans mélodie ne pourraient exprimer.
Vous avez longtemps chanté dans des hôtels,
restaurants et pianos-bars. Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté ?
Chanter dans des hôtels, des restaurants et des piano-bars est une école très particulière. Cette école développe des compétences que les conservatoires, les universités ou même les grandes scènes ne développent pas de la même manière. D'abord, cette école, m’a appris à lire les êtres humains.
J’ai appris à percevoir l'atmosphère d'une salle, à sentir quand il faut intensifier l'énergie, quand il faut, au contraire, se faire discrète, quand une chanson peut toucher juste. C'est une forme d'observation sociale très fine. Ensuite, ces lieux enseignent l'humilité professionnelle.
Cela développe une capacité rare, qui est de ne pas dépendre entièrement de l'attention ou de l'approbation immédiate pour faire son travail avec sérieux. Cette expérience a, également, renforcé mon endurance émotionnelle.
Par exemple, assurer une prestation de qualité même lorsque j’étais fatiguée, préoccupée ou peu inspirée. Il y a également une dimension musicale spécifique. Car dans ces lieux, j’ai développé un vaste répertoire, une grande capacité d'adaptation, l'aisance à répondre aux demandes du public, la faculté de modifier instantanément le tempo, l'intensité ou le style d'une interprétation.
Est-ce qu’en tant qu’artiste on peut être très
applaudie et profondément seule ?
Oui. Les applaudissements et le sentiment de solitude ne s'excluent pas du tout. Les applaudissements sont un signe de reconnaissance pour ce que l'on donne à voir, à entendre ou à partager pendant un moment précis.
Un artiste peut recevoir une forte adhésion du public et pourtant avoir l'impression que personne ne connaît vraiment la personne qui se trouve derrière la performance. Sur scène, il existe parfois une forme de paradoxe.
Je suis exposée à des dizaines ou centaines de personnes qui vous regardent, vous écoutent, réagissent à votre voix. Pourtant, cette exposition ne crée pas automatiquement l'intimité. Le public connaît une facette de moi, authentique mais partielle.
L'autre facette fait partie de la création, un espace intérieur que personne ne peut entièrement partager, même le cercle des plus proches. Beaucoup d'artistes vivent avec cette solitude toute leur vie. Elle n'est pas forcément une blessure, elle est parfois la source même de leur inspiration. Et il arrive qu'un public applaudit, précisément, parce qu'il reconnaît, dans une chanson, quelque chose de cette solitude qu'il porte lui aussi.
Reprendre une chanson de Monique Séka, ce
n’est pas seulement chanter un classique ivoirien. C’est toucher à une mémoire
collective.
En effet, reprendre une chanson de Monique Séka c’est ne pas seulement réinterpréter une œuvre connue. C'est entrer dans un patrimoine affectif partagé par plusieurs générations.
Une mélodie peut faire resurgir une époque, une fête familiale, un amour de jeunesse, un pays quitté ou retrouvé. Le public n'attend, généralement, pas une copie. Mais il n'attend pas non plus que l'on efface l'esprit de l'œuvre.
Il existe un équilibre subtil entre fidélité et réappropriation. Pour une chanteuse, comme moi, qui a longtemps interprété des répertoires variés dans des hôtels, des restaurants ou des piano-bars, cette responsabilité est sans doute familière. Car une chanson appartient, toujours un peu, à ceux qui l'ont vécue avant nous. Reprendre Monique Séka, c'est devenir, le temps d'une interprétation, une passeuse de mémoire. Un rôle qui n'est pas que musical, mais aussi culturel et mémoriel.
Aviez-vous eu peur du regard du public ?
Non, je n’ai pas eu peur du regard du public. Je suis de nature à prendre des risques. Je me suis, aussi, dit que si la chanson originale était appréciée, une reprise s’inscrirait dans la continuité. Les avis positifs de mon entourage, à l’écoute de la chanson, avant la sortie officielle, m’ont aussi conforté. Avec du recul, je me rends compte que ça été risqué. (Rires)
Comment vous vient l’idée de reprendre cette chanson ?
L’idée de reprendre cette chanson m’est venue lorsque je l’ai chanté au mariage d’une cousine en Allemagne. Je l’ai interprété lors du dîner et la réaction du public, principalement anglophone, m’a beaucoup interpellée. Les invités ont repris en chœur le refrain de la chanson sans connaître la langue Sénoufo (Nord de la Côte-d’Ivoire). C’était très impressionnant.
Qu’avez-vous voulu protéger dans “Yaye Demin” : la chanson ou l’émotion qu’elle transporte ?
J’ai voulu protéger la chanson autant que l’émotion. Car je pense que les deux vont ensemble. Je ne pense pas que l’on puisse interpréter une chanson sans traduire une émotion. De ce fait, protéger une chanson, c’est aussi protéger l’émotion qu’elle communique.
Si Monique Séka écoutait votre reprise seule dans une voiture, la nuit, qu’aimeriez-vous qu’elle ressente ?
J’aimerais qu’elle ressente de la joie de savoir que sa musique est un héritage pour plusieurs générations. Qu’elle ressente beaucoup de fierté que sa chanson revisitée aux couleurs de musiques actuelles soit une reconnaissance pour sa considérable contribution au patrimoine musical ivoirien.
Certaines chansons vieillissent, d’autres deviennent des refuges. Pourquoi “Yaye Demin” traverse-t-elle encore les générations, selon vous ?
Je pense que “Yaye Demin” traverse les générations, car c’est l’une des plus célèbres chansons en langue Sénoufo (Nord de la Côte-d’Ivoire). Mais aussi, parce que le message qu’elle transmet, à savoir, pour résumé, ‘‘Le bienfait n’est jamais perdu’’, est intemporel.
Quelle est la chose la plus difficile à
concilier chez vous : la femme, l’intellectuelle ou l’artiste ?
La difficulté ne vient pas de la coexistence de la femme, de l'intellectuelle et de l'artiste, mais du fait que chacune réclame quelque chose de différent : la femme cherche des liens et une stabilité ; l'intellectuelle appelle la distance critique et à l’analyse ; l’artiste, l’expression et la sensibilité avec une intensité qui ne s'accorde pas toujours avec les exigences des autres sphères de la vie. La difficulté n'est pas de concilier ces trois figures.
Elle est d'accepter qu'aucune d'elles ne suffise à me définir entièrement. Je suis femme lorsque je chante. Je suis artiste lorsque j’enseigne, dans la mesure où transmettre est aussi un art. Je suis intellectuelle quand j’interprète une chanson, car toute interprétation contient une lecture, une compréhension, une vision du monde.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la
jeune fille qui rêvait de scène à 7 ans ?
Je suis reconnaissante envers la petite fille qui rêvait de scène à 7 ans. Car elle a poursuivi son rêve jusqu’à la réalisation. Elle voulait monter sur scène, elle l’a fait. Elle voulait chanter, elle l’a fait. Elle voulait être émue par la musique et émouvoir les autres. Ce désir a également trouvé sa place. Elle serait émerveillée de découvrir la personne qu’elle est devenue. Cette personne, qui après toutes ces années, devenue adulte, malgré les responsabilités, les obligations professionnelles et les détours de la vie, continue à parler de musique avec autant de profondeur.
Si votre voix disparaissait demain,
qu’aimeriez-vous que les gens retiennent de Sarah Zrampieu ?
Si ma voix disparaissait demain, j’aimerais que les gens retiennent de Sarah Zrampieu les ponts, qu’elle aura, créés entre émotion et réflexion, entre scène et université, entre sensibilité artistique et exigence intellectuelle. Une artiste qui a donné du sens à ce qu’elle vivait et l’a partagé avec les autres.
Quelle chanson raconte le mieux votre vie actuelle… même si ce n’est pas la vôtre ?
La Harpe de David, ‘‘Louez l’Eternel’’
Si votre parcours devait être résumé par une seule phrase honnête, ce serait laquelle ?
Je suis reconnaissante d’avoir suivi la musique assez longtemps pour qu'elle me transforme, et la connaissance assez loin pour qu'elle m'interroge.
Est-ce qu’au fond, vous cherchez encore à être
comprise… ou simplement entendue ?
Être comprise serait l’idéal, être entendue
serait bien mais je pense que le plus important pour moi est de ne pas me
taire, d’exprimer mon potentiel dans toutes ses dimensions.
Réalisée par Richard Konan