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« On ne peut pas peindre du blanc sur du blanc, du noir sur du noir. Chacun a besoin de l'autre pour se révéler. » — - Mark Twain
Dossier
Se réinventer

Le courage de recommencer

Combien de personnes se lèvent chaque matin avec le sentiment de vivre la vie de quelqu’un d’autre ? Le réveil sonne, les gestes s’enchaînent, les réunions se succèdent et les journées s’achèvent avec une fatigue qui ne vient pas seulement du travail, mais aussi du sentiment de ne plus être à sa place.

il y a 14 heures

Pendant longtemps, la stabilité professionnelle a été considérée comme l’un des principaux marqueurs de réussite : entrer dans une entreprise, y faire carrière, gravir les échelons et sécuriser son avenir. Mais les aspirations évoluent. De plus en plus de professionnels recherchent aujourd’hui autre chose qu’un salaire ou un titre : un métier qui a du sens, qui correspond à leurs valeurs et leur permet de se sentir pleinement eux-mêmes. 

Pourtant, quitter un emploi n’est jamais une décision anodine. La sécurité financière, les responsabilités familiales, le regard de l’entourage et la peur de l’inconnu peuvent retenir pendant des années une personne dans une situation qui ne lui convient plus.

Se réinventer ne signifie pas nécessairement tout abandonner du jour au lendemain. Cela commence souvent par une question simple : « suis-je encore à ma place ? » 

Cette interrogation oblige à regarder honnêtement sa situation. Est-ce le métier qui ne correspond plus à nos aspirations ? L’environnement de travail ? Les valeurs de l’entreprise ? Ou sommes-nous simplement devenus une autre personne ? 

Car nous évoluons. Ce qui nous motivait à 25 ans peut ne plus nous correspondre à 40 ou 50 ans. Nos priorités changent, nos rêves aussi. Il est donc naturel que notre vie professionnelle puisse, elle aussi, avoir besoin d’être réinventée. 

Les parcours les plus inspirants sont souvent ceux de personnes qui ont osé recommencer : un cadre devenu artisan, une juriste devenue entrepreneure, un salarié qui choisit de transmettre son savoir ou une professionnelle qui décide enfin de vivre de sa passion.

Mais recommencer demande de la préparation. Il faut parfois se former, accepter une période financièrement moins confortable, reconstruire son réseau et apprivoiser l’incertitude. Avant de démissionner, il peut être utile de prendre du recul, d’échanger avec des personnes de confiance, de faire un bilan de compétences ou encore d’expérimenter progressivement une nouvelle activité. 

L’objectif n’est pas de fuir une situation inconfortable, mais de construire une transition réfléchie. 

Au fond, quitter un emploi qui ne nous ressemble plus n’est pas nécessairement un aveu d’échec. Cela peut être la preuve que l’on refuse de renoncer à soi-même. 

Recommencer, ce n’est pas revenir a zero. C’est repartir avec tout ce que l’on a appris. 

Quitter un emploi qui ne nous ressemble plus est rarement une décision prise sur un coup de tête. Derrière ce choix se cachent souvent des années de questionnements, de doutes et de compromis. Pour le psychologue clinicien et psychothérapeute Fredy Bodo, plusieurs facteurs peuvent retenir une personne dans un emploi qui l’épuise : la peur du changement, les contraintes financières, les responsabilités familiales, le regard de l’entourage ou encore la crainte de l’échec. 

Mais certains signes finissent par devenir difficiles à ignorer : épuisement persistant, perte de motivation, irritabilité, anxiété, désengagement ou sentiment de ne plus être en accord avec les valeurs de son environnement professionnel. Pour autant, le besoin de changement ne signifie pas forcément qu’il faut tout abandonner. Il peut s’agir d’un nouveau poste, d’un autre environnement, de responsabilités différentes ou, lorsque cela s’impose, d’une véritable reconversion.

L’essentiel, explique le psychologue, est de faire la différence entre ce que l’on cherche à fuir et ce vers quoi l’on souhaite réellement aller. Une transition professionnelle demande donc de s’interroger sur ses motivations, ses compétences, ses ressources et sa capacité à traverser une période d’incertitude. 

Cette réflexion prend tout son sens dans le parcours d’Eve Zadi, artiste peintre et community manager. Son choix de quitter son emploi n’a pas été motivé par la recherche d’une situation plus confortable, mais par la volonté de retrouver une vie professionnelle qui lui ressemble. Elle décrit une expérience devenue profondément insatisfaisante : « Je n’aimais ni le travail, ni l’environnement, ni mes managers, et je détestais me lever chaque matin pour aller travailler. »

À un moment, rester n’avait donc plus de sens. Elle a choisi de donner une véritable chance à sa passion pour l’art, quitte à prendre le risque de repartir de zéro. « J’étais prête à prendre le risque de me retrouver sans emploi plutôt que de continuer à être malheureuse dans un travail qui ne me correspondait pas », confie-t-elle. 

Son parcours montre également que la réussite d’une reconversion ne se mesure pas uniquement au niveau de revenus ou au statut professionnel. Pour Eve Zadi, la plus grande victoire réside dans l’indépendance acquise et dans la possibilité de vivre de son propre travail et de son art. « Au-delà de l’argent, ça représente quelque chose de beaucoup plus important : la preuve que j’ai réussi à construire une vie qui me ressemble. »  

Cette liberté a cependant un prix. Travailler à son compte demande de la discipline, de l’organisation et beaucoup d’efforts. Elle-même le reconnaît : « Oui, suivez votre passion, mais soyez prêtes à travailler pour elle. » Son conseil tient en quelques mots : se préparer, analyser son marché, croire en son talent et ne pas laisser la peur de l’échec empêcher d’essayer. 

Le parcours du Dr Touré Yodan illustre une autre forme de réinvention. Après près de vingt années passées comme médecin puis cadre dans l’industrie pharmaceutique, notamment dans de grands groupes internationaux, il décide à son tour de quitter le confort d’une carrière établie. Son déclic vient progressivement d’une conviction : mettre son expérience au service d’un projet ayant un impact concret sur la vie des autres. 

Les restructurations successives de son entreprise et son observation des souffrances psychologiques vécues par les salariés renforcent cette conviction. Il choisit alors de créer YODAN, avec l’ambition d’agir directement sur la santé mentale au travail. 

Là encore, le changement s’accompagne de peurs. Sa principale inquiétude était de fragiliser l’avenir de sa famille en renonçant à la sécurité d’une carrière établie. Entreprendre signifiait accepter l’incertitude, une pression financière plus forte et la responsabilité de construire une activité autour d’un sujet encore sensible dans les entreprises.

Cependant, cette nouvelle vie lui apporte aussi une liberté qu’il n’avait pas auparavant. Plus présent auprès de sa famille et de ses enfants, il découvre une autre manière de mesurer la réussite. Son premier grand succès n’a pas seulement été de décrocher ses premiers contrats, mais de constater que son entreprise répondait à un besoin réel et accompagnait déjà plus de 5 000 travailleurs. 

« Réussir ne signifie plus seulement avoir une belle carrière ou atteindre des objectifs financiers. Réussir, c’est construire une œuvre utile et durable, qui améliore concrètement la vie des autres », confie-t-il. Pour lui, la réussite trouve finalement son sens dans la transmission et dans l’héritage que l’on choisit de laisser. 

Les histoires d’Eve Zadi et du Dr Touré Yodan, éclairées par le regard du psychologue, racontent ainsi une même vérité : se réinventer demande du courage, mais rester dans une vie qui ne nous correspond plus peut parfois en demander davantage. 

Changer de voie ne signifie pas effacer son passé. C’est au contraire s’appuyer sur tout ce que l’on a appris pour construire une nouvelle étape. Car recommencer ne signifie jamais repartir de zéro. C’est repartir avec soi-même, avec son expérience, ses compétences, ses erreurs et surtout la conscience de ce que l’on veut désormais devenir. 

Eve Zadi 

« Je préférais repartir de zéro plutôt que de rester malheureuse »

Elle a osé  

Artiste peintre et community manager, Eve Zadi a quitté son emploi pour donner une véritable chance à sa passion pour l’art. Une décision qu’elle assume aujourd’hui comme l’un des tournants majeurs de sa vie. 

Le déclic

« Je ne dirais pas vraiment que ma carrière était stable. J’avais surtout un emploi que je détestais. Je n’aimais ni le travail, ni l’environnement, ni mes managers. À un moment donné, j’ai compris que rester dans cette situation n’avait plus aucun sens.

Je voulais me consacrer à ce qui me passionnait réellement : l’art. Même si je savais que quitter mon emploi comportait des risques, préserver ma santé mentale était devenu ma priorité. J’étais prête à prendre le risque de me retrouver sans emploi plutôt que de continuer à être malheureuse dans un travail qui ne me correspondait pas. » 

Le regard des autres

La décision n’a pas été incomprise de tous. Ses parents et ses amis l’ont notamment beaucoup soutenue. Mais certaines réactions ont été plus difficiles à comprendre. 

« Pour certaines personnes, c’était difficile de comprendre pourquoi je voulais démissionner alors que j’avais justement un emploi. Mais je savais ce que je vivais au quotidien et surtout ce dont j’avais besoin. Ma priorité était de préserver ma santé mentale. » 

Le plus grand défi

Pour Eve Zadi, le véritable défi n’a pas été d’être une femme, mais de croire suffisamment en elle pour construire sa propre voie. 

« Quand on sort du parcours classique — études, emploi, salaire, stabilité — et qu’on décide de devenir artiste et de travailler à son compte, il faut accepter de ne plus avoir toutes les garanties auxquelles on est habitué.

Mon plus grand défi a donc été de me dire : Et si je pouvais réellement vivre de mon talent ? Aujourd’hui, je suis encore en train de construire cette vie, mais je suis fière d’avoir osé commencer. » 

Sa plus grande victoire

Aujourd’hui, elle revendique avant tout son indépendance.

« Je suis capable de subvenir moi-même à mes besoins grâce à mon travail. Pour moi, c’est une immense victoire. Parce qu’au-delà de l’argent, cela représente quelque chose de beaucoup plus important : la preuve que j’ai réussi à construire une vie qui me ressemble grâce à mon propre travail et à mon art. » 

Son conseil aux femmes

Son message est simple : oser, mais intelligemment.

« Faites une analyse du terrain, renseignez-vous sur votre marché, préparez-vous et, ensuite, faites-vous confiance. Croyez en vous, croyez en votre talent et n’écoutez pas systématiquement les avis négatifs.

Mais je veux aussi être honnête : travailler à son compte n’est pas forcément plus facile. C’est beaucoup plus de travail. Donc oui, suivez votre passion, mais soyez prêtes à travailler pour elle.

Et surtout, ne laissez pas la peur de l’échec vous empêcher d’essayer. Parce qu’au pire, vous apprendrez. Et au mieux, vous construirez une vie dont vous serez profondément fière. » 

Dr Touré Yodan 

« Réussir, c’est construire une œuvre utile et durable »

Il a changé de vie  

Avant de devenir entrepreneur, le Dr Touré Yodan a exercé comme médecin, puis en tant que cadre dans l’industrie pharmaceutique pendant près de vingt ans. Au sein de grands groupes internationaux, il a évolué dans le management, la stratégie, le développement de projets et les partenariats. Puis il a choisi de mettre cette expérience au service d’une autre ambition : créer YODAN et agir sur la santé mentale au travail. 

Le déclic

Sa décision n’est pas née d’un événement unique, mais d’une conviction devenue progressivement impossible à ignorer. 

« J’ai toujours rêvé de mener une activité ayant un impact concret sur la vie des autres. À un moment de ma carrière, j’ai eu le sentiment de stagner. En parallèle, j’observais que la souffrance psychologique au travail était bien réelle.

L’énième restructuration lancée dans mon entreprise a fini par sonner le glas de ma vie de salarié. J’ai donc choisi de quitter une carrière stable pour construire YODAN et agir directement sur ce problème. » 

La peur de perdre la sécurité

Quitter une carrière établie n’a pas été sans risque. 

« Ma plus grande peur était de ne pas réussir et de fragiliser l’avenir de ma famille. Renoncer à la sécurité d’une carrière établie pour entrer dans un environnement rempli d’incertitudes n’était pas une décision facile. 

Avec YODAN, il fallait construire une entreprise, convaincre des clients sur un sujet encore peu mature dans nos organisations et fortement stigmatisé dans notre contexte culturel et professionnel. Je savais ce que je quittais, mais je ne savais pas encore jusqu’où cette nouvelle aventure pouvait me conduire. » 

Le prix de la liberté

Le sacrifice le plus difficile a été celui de la stabilité. Entreprendre lui a demandé d’accepter une baisse de confort, une forte pression financière et professionnelle ainsi qu’une responsabilité beaucoup plus personnelle dans chaque décision.

Mais ce choix a aussi transformé son rapport au temps et à sa famille. 

« Ma vie est plus exigeante et plus incertaine, mais elle est aussi plus libre. Je passe beaucoup plus de temps avec ma famille et je suis plus présent dans la vie de mes enfants. » 

Le succès comme impact

Son premier grand succès est arrivé dès l’année de lancement, en 2023, avec ses premiers contrats. Mais au-delà du chiffre d’affaires, il retient surtout l’impact. 

« En quelques années, nous accompagnons déjà plus de 5 000 travailleurs. Pour moi, c’est cela avoir de l’impact. » 

Aujourd’hui, sa définition de la réussite a profondément changé. 

« Réussir ne signifie plus seulement avoir une belle carrière ou atteindre des objectifs financiers. Réussir, c’est construire une œuvre utile et durable, qui améliore concrètement la vie des autres, en commençant par celle de sa famille.

Pour moi, la vie a un seul but : la transmission. YODAN est cet héritage partagé. C’est aussi le nom de mon défunt père. Tout s’explique donc. » 

Et si recommencer était aussi une forme de réussite ?

Les histoires d’Eve Zadi et du Dr Touré Yodan sont différentes. L’une a choisi l’art après une expérience professionnelle qui ne lui ressemblait plus ; l’autre a quitté une longue carrière dans l’industrie pharmaceutique pour créer une entreprise autour d’un enjeu qui lui tenait profondément à cœur. 

Leurs parcours racontent pourtant la même chose : la nécessité, parfois, de s’autoriser à changer de direction. 

Se réinventer ne signifie pas effacer son passé. Au contraire. Chaque compétence acquise, chaque rencontre, chaque difficulté et même chaque échec peuvent devenir des ressources pour la suite. 

Le véritable courage n’est donc pas toujours celui qui consiste à tenir bon. Il peut aussi être celui qui permet de reconnaître qu’un chapitre est terminé et d’oser en ouvrir un autre. 

Parce qu’au fond, recommencer n’est pas repartir de zéro. C’est repartir de soi, avec tout ce que la vie nous a appris.

Maurelle Kouakou