La véritable inspiration de l'Esprit au cœur de l'homme
Les Apôtres se mettent alors à parler des langues nouvelles afin d’annoncer la bonne nouvelle de la Résurrection du Christ : « Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa propre langue maternelle ?
Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce (…) tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons publier dans notre langue les merveilles de Dieu ! » (Ac 2, 8-11). L’inspiration de l’Esprit à la Pentecôte se révèle d’une richesse extraordinaire. Elle ne se limite pas à la proclamation de l’Evangile dans diverses langues humaines, elle s’exprime aussi par des paroles prophétiques éclairant la vie des premières communautés, ainsi que par des paroles de guérisons et d’enseignement qui fortifient et orientent les croyants.
Toutefois, ces manifestations ne constituent en quelque sorte que la partie émergée de l’iceberg. L’inspiration de l’Esprit Saint dépasse largement le fait de parler en langue ou de prononcer des paroles prophétiques. Ces manifestations demeurent encore relativement extérieures en comparaison de l’œuvre la plus profonde de l’Esprit : celle par laquelle il saisit l’intime de notre personne pour attester que nous sommes enfants de Dieu : « L’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. Enfants et donc héritiers ; héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui » (Rm 8, 16-17).
Ainsi, l’inspiration primordiale de l’Esprit Saint ne consiste pas d’abord en des paroles adressées aux autres, mais une transformation intérieure qui donne à la personne une assurance nouvelle et sans limite dans sa relation avec Dieu : « Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclave pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptif qui nous fait nous écrier : Abba ! Père ! » (Rm 8, 15). Cette inspiration de l’Esprit Saint est la plus fondamentale. Eclairer les autres par des paroles prophétiques perdrait son sens si nous n’étions pas d’abord nous-mêmes saisis par l’Esprit Saint au plus profond de notre être.
Charismes et dons de l'Esprit Saint
La tradition chrétienne a distingué ces deux dimensions de l’inspiration de l’Esprit Saint en parlant, d’une part des « charismes », et d’autre part des « dons du Saint Esprit ».
Les « charismes » renvoient à une action visible de l’Esprit Saint qui se sert de nous pour édifier, éclairer ou consoler les autres. Les charismes ne sont pas accordés d’abord pour le bénéfice personnel, mais comme des manifestations offertes « en vue du bien commun » (1 Co 12, 7).
Nous risquons pourtant de nous arrêter à ces manifestations, parce qu’elles frappent davantage notre sensibilité. Les prophéties, les paroles de connaissance ou les miracles suscitent l’émerveillement et attirent spontanément l’attention. Mais les véritables « dons du Saint Esprit » sont, eux, cachés, ils nous donnent la certitude intérieure d’être appelés à devenir enfants de Dieu. Cette inspiration profonde établit la personne dans une relation simple et lumineuse avec le Père. Elle demeure souvent invisible, au point de dépasser ce dont nous avons conscience. Ainsi, même dans les périodes d’aridité spirituelle, l’Esprit continue d’agir silencieusement en nous pour nous tourner vers Dieu, même si nous ne nous en apercevons pas.
Saint Paul énumère plusieurs « charismes » destinés à édifier la communauté chrétienne : le charisme de prophétie (cf. 1 Co 14, 1), les paroles de sagesse et de science, la puissance d’opérer des miracles, le discernement des esprits, etc. (cf. 1 Co 12, 8-10). Les dons du Saint Esprit, quant à eux, correspondent au souffle intérieur qui habite le Christ lui-même, et qui nous est communiqué par la grâce.
Annoncés par le prophète Isaïe, ces dons du Saint Esprit sont au nombre de sept : « Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de piété, son inspiration est dans la crainte du Seigneur » (Is 11, 2-3).
De l'éveil spirituel au don personnel de l'Esprit
Les charismes ne sont pas donnés à tous les croyants, mais seulement à certains. On peut être un saint sans accomplir de miracle, sans vision ni paroles prophétiques. Saint Paul le rappelle : « Tous sont-ils prophètes ? Tous docteurs ? Tous font-ils des miracles ? Tous ont-ils des dons de guérison ? » (1 Co 12, 29-30).
Les dons du Saint Esprit, en revanche, sont offerts à chaque croyant dès lors qu’il consent à accueillir l’Esprit au plus profond de lui-même.
Chaque chrétien est invité à entrer dans une relation toujours plus personnelle avec le Père, sous le souffle de l’Esprit qui l’établit dans une paix sans limite. C’est parce qu’il est habité en profondeur par cette paix du Père qui surpasse toute connaissance, que le chrétien peut véritablement conduire ses frères vers le Christ, bien plus que par les manifestations extérieures et passagères des charismes.
Les charismes ont toute leur place : ils éveillent, interpellent et ouvrent souvent la porte de la vie chrétienne, mais ils n’en sont pas le sommet ni le centre. Les sept dons du Saint Esprit, quant à eux, sont plus cachés, mais ils correspondent au don même de l’Esprit Saint dans l’âme, un don qui ne connait pas de limite.
Les dons du Saint Esprit et la grâce de Dieu
Pour mieux nous faire saisir la distinction entre les charismes et les dons du Saint Esprit, saint Thomas d’Aquin remarque que les charismes n’impliquent pas nécessairement que nous soyons en « état de grâce » (cf. Somme de théologie, I-II, q. 111, a. 1). Une personne peut accomplir des miracles et prononcer de véritables paroles prophétiques, tout en ayant perdu intérieurement la grâce de Dieu.
Les charismes ne sanctifient pas directement celui qui les reçoit ; ils sont ordonnés à l’édification de la communauté.
Ainsi, quelqu’un peut exercer un ministère puissant tout en s’égarant intérieurement, par exemple en tombant dans l’orgueil et en se considérant supérieur aux autres en raison des œuvres que Dieu réalise par ses mains. Dans sa magnanimité, Dieu peut continuer à agir à travers cette personne pour le bien des autres, même si celle-ci s’est éloignée de lui sans s’en apercevoir.
Les dons du Saint Esprit, au contraire, supposent intrinsèquement la vie de la grâce de Dieu en nous (cf. Somme de théologie, I-II, q. 68, a. 5). Ils permettent de vivre continuellement sous la motion de l’amour divin, nous faisant sortir de nous-mêmes pour nous tourner vers le Père avec une confiance filiale toujours renouvelée.
Un des premiers fruits des dons du Saint Esprit est précisément de nous appauvrir intérieurement, et de nous faire prendre conscience que nous ne possédons pas les dons de Dieu. Nous devons au contraire nous laisser posséder par eux, ce qui réclame d’être constamment dans une attitude de mendiant et de pauvre.
Le don de crainte, porte d'entrée de l'inspiration de l'Esprit en nous
Le premier don personnel du Saint Esprit est le « don de crainte » qui chasse la peur de Dieu. Craindre Dieu ne signifie pas avoir peur de lui, tout au contraire. La véritable crainte de Dieu consiste à rechercher en toute chose à ne jamais diminuer la relation d’amour qui nous unit à lui. Telle est la véritable chose que nous devons craindre : perdre notre liberté d’enfant de Dieu et obscurcir la simplicité de notre relation filiale avec lui.
Après son péché, Adam se cache derrière un arbre, ce qui signifie symboliquement qu’il commence à avoir peur de Dieu. Pourtant Dieu vient à sa recherche en marchant vers lui dans le jardin : « Où es-tu ? » (Gn 3, 9).
La véritable crainte, don du Saint Esprit, guérit cette peur originelle, et rétablit notre confiance en Dieu. Sous le souffle de l’Esprit, nous comprenons que ce que nous devons craindre, ce n’est pas Dieu lui-même, mais la séparation d’avec lui, ou les images faussées que nous pouvons nous en faire. Nous devons craindre d’avoir un faux regard sur Dieu qui nous éloigne de lui.
A partir du don de crainte, la véritable inspiration de l’Esprit peut pénétrer toute notre existence et nous introduire progressivement dans la lumière de Dieu : « Principe de la sagesse, la crainte du Seigneur » (Pr 9, 10). L’inspiration de l’Esprit ne consiste donc pas d’abord en paroles extraordinaires ou en manifestations visibles, mais en la conviction intime de ce que nous sommes pour le Père, lui qui nous cherche inlassablement au-delà de nos peurs et de notre péché. Comment pourrions-nous annoncer et discerner la présence de Dieu dans la vie de nos frères, si nous continuons nous-mêmes à en avoir peur ? Lorsque cette peur disparait, l’inspiration de Dieu peut commencer à s’emparer de nous sans limites et à transformer en profondeur notre regard sur Dieu, sur nous-mêmes et sur le monde.
Frère Thibault, contributeur