L’amour : acte ou émotion ?
En effet, à sa racine, l’amour implique un sentiment inexplicable qui naît dans notre coeur, qui nous réchauffe et engendre en nous une paix profonde. Toutefois, l’amour ne se réduit pas à une émotion. Si nous ressentons une affection intense pour quelqu’un sans la traduire par des actes, il ne s’agit pas d’un véritable amour. Mais, à nouveau, la réalité profonde de l’amour dépasse même les actes que nous posons. Nous pouvons accomplir de nombreuses actions pour une personne que nous aimons, sans pour autant parvenir à le rejoindre dans son intimité, en demeurant en quelque sorte extérieurs à elle. L’amour implique des actes, mais il est bien plus mystérieux que les actes que nous accomplissons.
Dès que nous cherchons à cerner l’amour, il se dérobe à nous. Il comporte une dimension affective, ainsi qu’un engagement concret à travers nos actions, mais, en réalité, il ne se ramène ni à une émotion ni à un acte particulier : il est une réalité bien plus profonde. Cette expérience est souvent douloureuse pour quiconque commence à aimer.
Il arrive un moment où les actes mêmes que nous posons ne parviennent plus à entretenir les sentiments d’amour que nous éprouvons. L’amour semble nous échapper, et nous ne savons plus quoi faire lorsque la flamme s’atténue peu à peu.
Tous les actes ne fortifient pas l’amour. D’où cette question essentielle : dans quel acte l’amour réside-til véritablement ? Des gestes très sincères, généreux, voire grandioses, accomplis pour celui que nous aimons, peuvent pourtant passer à côté de l’amour.
Action et mise en commun
Afin de mieux approcher cette réalité et discerner quels actes fortifient réellement l’amour, un philosophe de l’Antiquité, Aristote, nous offre une clé précieuse.
Dans l’Éthique à Nicomaque, notamment dans les livres consacrés à l’amitié, il affirme que ce qui permet de saisir la profondeur de l’amour et des actes que nous posons est la mise en commun – koinônia.
La qualité d’un amour dépend en effet de ce que nous avons mis en commun. « Les uns se réunissent pour boire, d’autres pour jouer aux dés, d’autres encore pour s’exercer à la gymnastique, chasser, étudier la philosophie… » (Éthique à Nicomaque, IX, 12).
Ces différentes formes de mise en commun fondent des amitiés plus ou moins profondes. L’amitié la plus élevée est celle dans laquelle la mise en commun touche ce qu’il y a de plus intime en nous. Ainsi, lorsque nous confions à un ami un secret que nous n’avons révélé à personne et que nous l’invitons à le porter avec nous, la mise en commun atteint son sommet.
Cette mise en commun est exigeante, car elle ne peut se réaliser que dans la réciprocité. On ne peut réellement partager quelque chose que si l’autre l’accueille et nous partage à son tour quelque chose de lui-même. Certains actes peuvent témoigner d’une grande générosité et d’un profond dévouement, sans pour autant fortifier l’amour, précisément parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans une véritable réciprocité. Ainsi, une femme peut accomplir beaucoup de choses pour son époux, mais s’il n’y a pas de réciprocité, ni de mise en commun, ces actes risquent d’engendrer frustration et amertume, et finalement de détruire l’amour. Les sentiments que nous portons comme les actes que nous posons ne sont pas nécessairement réciproques. La mise en commun, en revanche, qui caractérise une amitié authentique, suppose une attention mutuelle et une écoute partagée.
Mise en commun et don de soi
La mise en commun est ce « quelque chose » de mystérieux qui permet de discerner la véritable qualité de notre amour. Même lorsque l’émotion romantique s’est estompée, la mise en commun peut demeurer et témoigner de la profondeur de l’amour qui nous habite. Si nous avons partagé avec quelqu’un les secrets de notre vie et continuons à nous porter mutuellement, alors, même si les sentiments du début se sont affaiblis, l’amour continue de s’approfondir. Cette clef de discernement nous aide à ne pas nous laisser piéger par nos émotions. Il arrive que nous nous enflammions pour une personne que nous connaissons très peu en réalité. Ce n’est qu’avec le temps et l’épreuve de la mise en commun que nous découvrirons si cet amour était véritablement profond, ou s’il n’était qu’un feu de paille.
La mise en commun est plus profonde que nos émotions, elle va également plus loin que les actes eux-mêmes. Elle permet de discerner la véritable profondeur des actions que nous accomplissons dans l’amour. Nous pouvons avoir rendu de nombreux services à quelqu’un, avoir fait preuve d’une grande générosité, sans avoir réellement partagé quelque chose de nous-mêmes. Parfois même, les services rendus — en particulier le travail accompli pour aider l’autre — peuvent devenir un refuge pour éviter de se livrer intérieurement.
En définitive, la mise en commun renvoie au don de soi qui va bien au-delà de la simple générosité. Celle-ci se mesure à l’effort et à l’efficacité extérieure, tandis que le don consiste à livrer quelque chose de soi-même, ce qui requiert du temps et une vraie présence. D’après Aristote, il faut avoir consommé ensemble un boisseau de sel avant de pouvoir se dire vraiment ami (cf. Éthique à Nicomaque, VIII, 4).
La charité chrétienne et la vision de la face de Dieu
De manière remarquable, saint Thomas d’Aquin a repris cette clé de la mise en commun pour éclairer l’amour de charité révélé dans le Christ, qui dépasse toutes nos amitiés humaines. Dans l’amitié humaine, nous mettons en commun nos qualités, nos expériences et nos secrets. Mais dans la charité divine instaurée par le Christ, apparaît une mise en commun totalement nouvelle et inattendue : Jésus met en commun la révélation de la face de Dieu. Déjà, dans une amitié humaine, une personne dévoile son véritable visage à son ami, mais dans l’amitié du Christ, Dieu dévoile son véritable visage aux hommes. Cette révélation atteindra sa plénitude après cette vie, lorsque Dieu nous introduira dans la vision face à face. Saint Thomas d’Aquin n’hésite pas à affirmer que la charité chrétienne se fonde sur la mise en commun de la béatitude qu’est la vision de Dieu (cf. Somme de théologie, II-II, q. 23, a. 1). Jésus déclare en effet : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15,15).
Or, ce qu’il a reçu de plus profond du Père, c’est la vision de son visage, qui resplendit en lui. Voilà le grand secret du chrétien, à la racine de notre amour pour le Christ, de notre amour pour nos frères et de tous les actes que nous accomplissons. Un jour, nous verrons Dieu face à face, et, de manière mystérieuse, ce visage brille déjà en nous.
C’est cette révélation que Moïse avait ardemment désirée, mais que Dieu ne lui avait accordée que partiellement : « Tu verras mon dos, mais ma face on ne peut pas la voir » (Ex 33,23). En Jésus, au contraire, cette révélation est pleinement accomplie : le Christ s’est laissé voir par les hommes, et il se laissera voir pleinement dans la gloire du ciel. Cette promesse nourrit nos désirs les plus profonds : « C’est ta face, Seigneur, que je cherche ; ne me cache pas ta face » (Ps 27 [26], 8-9).
L’attente de la vision de Dieu et la mobilisation pour nos frères
Cette attente de la vision face à face fonde une nouvelle amitié avec Dieu, elle fonde également une nouvelle amitié entre nous et transforme aussi notre regard sur nos frères. Le plus petit d’entre nous est appelé à voir Dieu face à face. Une telle dignité habite chaque personne, de sorte que non seulement nous ne pouvons pas la mépriser, mais que nous sommes appelés à l’admirer, à l’aimer et à nous engager concrètement pour elle, surtout lorsqu’elle est dans le besoin : « Si quelqu’un possède les biens du monde et voit son frère dans le besoin sans lui ouvrir son coeur, comment l’amour de Dieu peut-il demeurer en lui ? » (1 Jn 3,17).
Cette soif de voir Dieu et de l’aimer en nos frères réveille nos sentiments les plus profonds et suscite les actes les plus authentiques. À cet égard, le témoignage de Jacques Fesch, condamné à mort, est particulièrement éloquent. Reconnu coupable pour le braquage d’une banque qui avait mal tourné et coûté la vie à un policier, il connut en prison une conversion profonde. Dans sa cellule, une lumière l’envahit, accompagnée de la certitude qu’il allait bientôt voir Dieu. Il écrit à sa fille de longues lettres qui seront publiées plus tard sous forme d’un livre : Dans cinq heures, je verrai Jésus ! Journal de prison. Cette soif de Dieu lui a permis de supporter l’épreuve, de se réconcilier avec ses proches et de se livrer intérieurement à eux.
Aimer à travers des actes ne signifie pas seulement rendre des services extérieurs, mais revenir à ce que nous avons de plus profond en commun. Nous sommes tous appelés à voir Dieu face à face. Voilà pour le chrétien, le fondement ultime de ses actes les plus héroïques et les plus généreux.
Frère Thibault, contributeur