Mot d'Esprit
Quand tout semble être contre vous, souvenez-vous que l’avion décolle face au vent, et non avec lui. - Henry Ford
Spiritualité
Les temps d'attente

Quand Dieu nous prépare avant de nous élever

D’après les Pères de l’Église et les saints, la véritable force d’un homme ne se manifeste pas d’abord dans sa capacité à attaquer, mais dans sa capacité à supporter l’épreuve et à attendre avec patience. Spontanément, nous pensons souvent l’inverse. Nous estimons que celui qui part au combat est plus fort que celui qui demeure chez lui dans l’attente du retour des guerriers ; que celui qui mène une vie active, remplie de multiples activités, est plus fort que celui qui n’a pas encore réalisé quelque chose.

il y a 22 heures

La patience, vraie force de l’homme 

Il est vrai que le combat manifeste la force de quelqu’un. Pourtant, en un certain sens, il faut être plus fort pour attendre et patienter que pour agir spontanément et attaquer. Certains temps d’attente, qui nous semblent des pertes de temps inutiles, sont en réalité des moments durant lesquels Dieu nous travaille et nous transforme davantage que dans les périodes où nous nous sentons actifs et où nous avons l’impression d’accomplir quelque chose. 

Un passage du livre des Proverbes nous aide à nous approcher de ce mystère : « Il vaut mieux un homme patient qu’un homme fort ; celui qui domine son esprit vaut mieux que celui qui prend des villes d’assaut » (Pr 16, 32, Vg). Ce proverbe attire notre attention sur un point essentiel : la patience implique une victoire intérieure sur soi-même, tandis que l’attaque renvoie à une victoire extérieure. C’est ce qu’affirme avec force saint Bède le Vénérable dans son commentaire de ce proverbe : « La victoire de celui qui prend des villes est moindre, car ce qu’il vainc se trouve à l’extérieur de lui-même. Mais ce qui est vaincu par la patience est bien plus grand, car c’est son propre esprit que l’homme maîtrise ; il se soumet lui-même à lui-même lorsque la patience l’abaisse dans l’humilité de la persévérance » (Bède le Vénérable, Exposition allégorique des Proverbes de Salomon, 16, 32).

Ainsi, par la patience et l’attente, c’est nous-mêmes que Dieu transforme ; à travers l’attaque et les réussites, en revanche, Dieu nous permet surtout de conquérir des réalités qui demeurent extérieures à nous. 

Ceci est capital dans la vie spirituelle : les temps d’attente et de préparation sont des moments essentiels, plus importants que les temps de réussite, qui ne font que manifester extérieurement ce qui a été longuement préparé en nous. 

La patience et l’attente : un combat avec dieu 

Les docteurs de l’Église se sont longuement arrêtés sur cette place essentielle de la patience, de l’attente et de l’épreuve dans la vie spirituelle. 

Saint Thomas d’Aquin donne trois raisons pour lesquelles la force d’un homme se manifeste davantage dans sa capacité à supporter et à attendre patiemment que dans sa capacité à attaquer. 

Tout d’abord, selon saint Thomas, lorsque nous attaquons, nous sommes en position de force et nous pouvons organiser le combat comme nous le voulons. En revanche, lorsque nous devons résister ou attendre, nous sommes confrontés à un combat qui nous dépasse et que nous ne pouvons pas entièrement maîtriser. 

Autrement dit, lorsque nous attaquons, nous menons notre combat, selon nos projets et nos capacités. 

Mais lorsque nous supportons patiemment, nous sommes obligés de sortir de notre zone de confort pour affronter quelque chose de plus fort et de plus grand, que nous ne maîtrisons pas totalement : « Or il est plus difficile de se battre avec quelqu’un de plus fort qu’avec quelqu’un de plus faible » (Thomas d’Aquin, Somme de théologie, II-II, q. 123, a. 6). 

Cela est vrai dans l’ordre humain, mais encore davantage dans l’ordre spirituel. 

Lorsque nous attaquons, nous menons un combat à notre mesure, tel que nous l’avons prévu. 

Lorsque nous résistons et patientons, nous combattons en quelque sorte avec Dieu lui-même, qui nous travaille de l’intérieur. 

L’épreuve de l’attente et de la patience nous confronte à des forces qui nous dépassent : des obstacles imprévus, une maladie, des événements qui ne dépendent pas de notre volonté. 

Spontanément, nous pensons que lorsque nous sommes placés dans une situation d’attente, nous sommes affaiblis.

En réalité, nous sommes engagés dans un combat beaucoup plus profond que celui que nous avons imaginé, et dans lequel Dieu peut davantage nous transformer. 

Nous changeons souvent davantage dans les situations d’attente et de patience que dans celles où nous attaquons, car dans ces dernières, nous conservons l’initiative et pouvons agir selon nos habitudes, sans être obligés de nous transformer.

Impossible de se dérober  

Saint Thomas d’Aquin donne une deuxième raison. 

Lorsque nous attaquons, nous repoussons ce qui nous fait souffrir ou nous gêne et nous le tenons à distance. Nous pouvons prévoir le combat et organiser le futur. Celui qui supporte et attend patiemment, en revanche, ne peut ni planifier son épreuve ni la reporter : il est obligé de l’affronter dans le présent, même lorsqu’il ne sait pas comment faire. « Celui qui supporte éprouve déjà les périls comme présents ; celui qui attaque les tient pour futurs. Or il est plus difficile de ne pas se laisser émouvoir par des maux présents que par des maux futurs » (Somme de théologie, II-II, q. 123, a. 6). 

À première vue, celui qui attend semble vivre davantage dans le futur que dans le présent, puisqu’il espère quelque chose qui n’est pas encore là. Celui qui attaque, au contraire, paraît davantage ancré dans le présent puisqu’il passe immédiatement à l’action. 

Toutefois, à bien y regarder, celui qui supporte et attend vit, en un sens, davantage dans l’instant présent : il est obligé de vivre au jour le jour et d’affronter progressivement ce qui le dérange. La véritable attente selon Dieu n’est pas un simple rêve tourné vers l’avenir. Elle consiste à accueillir les épreuves que Dieu permet et nous envoie progressivement dans le présent, telles qu’elles viennent. 

Celui qui attaque peut parfois utiliser son activité comme une fuite en avant et reporter à plus tard certaines choses qu’il ne veut pas affronter. Les temps d’attente sont essentiels précisément parce que Dieu nous conduit à nous affronter à ce que nous voudrions éviter. 

Un travail en profondeur 

Saint Thomas donne enfin une troisième raison : celui qui se trouve dans l’épreuve et l’attente manifeste davantage sa force que celui qui est en position d’attaque, parce que l’attaque peut être rapide et superficielle, tandis que l’attente et la persévérance nous obligent à entrer en profondeur : « supporter demande un temps prolongé, mais on peut attaquer par un élan subit. Or il est plus difficile de rester longtemps immobile que de s’élancer brusquement vers quelque chose de difficile » (Thomas d’Aquin, Somme de théologie, II-II, q. 123, a. 6). 

Celui qui attaque semble plus fort, mais son attaque peut provenir d’une spontanéité sans véritable profondeur. Parfois même, elle manifeste un manque de force et un refus de persévérer dans le combat. Pensons à celui qui répond immédiatement lorsqu’il se sent injurié et qui est incapable de porter une blessure. 

L’attente, au contraire, réclame la force intérieure de celui qui est capable de porter ses blessures sans réagir immédiatement. 

Les temps d’attente : une préparation a ce que dieu veut opérer en nous 

Ces quelques remarques sur la force de la patience nous permettent de comprendre l’importance capitale des temps d’attente dans notre vie. Dieu ne nous demande pas seulement d’attendre pour nous donner davantage de temps et de recul afin de préparer nos projets. Il a en vue quelque chose de beaucoup plus profond : il veut élargir notre regard afin que nous apprenions à voir plus loin que nos propres projets. Dieu nous fait attendre pour nous confronter à l’imprévu et nous faire sortir de nous-mêmes. 

Cela est déjà vrai dans toute éducation humaine : l’enfant doit apprendre à attendre pour sortir de ses caprices et de son petit horizon. Mais cela est encore plus vrai dans notre éducation divine. Dieu se sert de tous les événements pour nous travailler en profondeur et nous faire sortir de nous-mêmes. 

À travers la patience et la souffrance, Dieu nous oblige à affronter certains aspects de notre personnalité et de nos limites que nous ne pouvons plus fuir. Nous sommes ainsi conduits à descendre en profondeur en nous-mêmes. 

Les temps de conquête et de réussite sont ceux où les hommes nous élèvent en proclamant notre gloire ; les temps d’attente sont ceux où Dieu lui-même nous élève de l’intérieur. Ils sont en quelque sorte réservés à Dieu. 

Ainsi, Dieu ne nous fait pas seulement attendre pour nous préparer à une élévation future. Notre attente elle-même est déjà une élévation intérieure dans le présent, même si celle-ci demeure encore invisible. C’est l’une des dimensions les plus profondes du mystère du Christ, particulièrement manifestée dans l’Évangile de Jean. 

D’après cet Évangile, la passion du Christ n’est pas simplement un temps d’attente et d’épreuve au cours duquel Jésus se préparait à être élevé et glorifié ensuite dans sa résurrection : la passion est déjà son élévation. Alors même que sa passion commence et qu’il vient d’être trahi par Judas, Jésus affirme : « Maintenant le Fils de l’homme a été glorifié » (Jn 13, 31). 

Extérieurement, rien ne semble encore manifester cette gloire. Pourtant, ce temps même est déjà son élévation et sa glorification, parce que son amour a remporté la victoire sur la haine. Seul peut véritablement saisir le sens de cette élévation intérieure, celui qui ne cherche pas la gloire des hommes, mais la gloire même de Dieu.

Frère Thibault