Le téléphone sonne. Un partenaire félicite le dirigeant pour les résultats de son entreprise. Quelques minutes plus tard, un collaborateur vient lui présenter un nouveau projet. Les chiffres sont bons, les perspectives encourageantes. Pourtant, au milieu de cette journée qui ressemble à toutes celles qu’il a longtemps souhaité vivre, une question lui traverse l’esprit : est-ce vraiment ce que je voulais ?
Il n’est pas question ici d’échec professionnel.
L’entreprise fonctionne, la carrière avance et les efforts consentis portent
leurs fruits. Mais quelque chose manque. Une forme de satisfaction que les
résultats, à eux seuls, ne parviennent plus à procurer.
Ce sentiment mérite qu’on s’y arrête. Dans le monde professionnel, on apprend à fixer des objectifs, à prendre des décisions et à
mesurer les performances. On parle moins de ce qui se passe lorsque la réussite
obtenue ne correspond plus tout à fait à la personne qui l’a construite.
Une carrière peut avancer dans la mauvaise direction
Au début d’une carrière, les ambitions sont souvent assez
claires. Obtenir un poste à responsabilités, gagner en autonomie, créer son
entreprise ou améliorer ses revenus. Ces objectifs donnent une direction et
permettent de mesurer les progrès.
Le problème apparaît parfois plusieurs années plus tard.
Un dirigeant qui a consacré quinze ans à gravir les échelons
peut découvrir que les responsabilités qu’il convoitait lui laissent peu de
place pour ce qui compte désormais à ses yeux. Un entrepreneur qui rêvait de
développer son activité peut se retrouver prisonnier d’une organisation qu’il a
lui-même construite.
Il n’a pas nécessairement fait les mauvais choix. Il a peut-être simplement continué à poursuivre les mêmes objectifs sans prendre le temps de vérifier s’ils avaient encore du sens.
Cette situation est d’autant plus difficile à reconnaître
que l’entourage voit rarement le problème. Lorsqu’une personne réussit, les
félicitations ne manquent pas. Il devient alors délicat d’exprimer une
insatisfaction que les autres ne comprennent pas.
Comment expliquer que l’on se sente à l’étroit dans une
situation que beaucoup aimeraient occuper ?
Les compromis que l’on finit par ne plus voir
Dans une entreprise, les décisions se prennent rarement dans
des conditions idéales. Les contraintes financières, les attentes des
actionnaires et la pression du marché obligent parfois à revoir ses positions.
Un dirigeant peut accepter de réduire certaines dépenses au
détriment du confort de ses équipes. Un entrepreneur peut repousser un projet
qui lui tient à cœur pour préserver la trésorerie de son entreprise.
Ces décisions ne traduisent pas nécessairement un manque de conviction. Elles font partie des responsabilités liées à la fonction.
Mais il arrive que les compromis deviennent une habitude.
Celui qui défendait un management fondé sur la confiance
commence à surveiller chaque détail. Celui qui voulait bâtir une entreprise
respectueuse de ses engagements ferme les yeux sur certaines pratiques pour
conserver un client important.
À chaque fois, une raison semble justifier la décision. Le
marché est difficile. La concurrence est agressive. Ce n’est pas le bon moment
pour prendre position.
Puis un jour, le dirigeant réalise que ce qu’il acceptait
exceptionnellement est devenu sa manière habituelle de travailler.
C’est là que le malaise peut s’installer. Il ne vient pas
forcément d’une décision particulière, mais de l’accumulation de choix dans
lesquels on ne se reconnaît plus vraiment.
La place des convictions dans les décisions
L’alignement intérieur est parfois présenté comme une
démarche personnelle, presque déconnectée des réalités économiques. Pourtant,
il concerne directement la manière de diriger.
Prenons une entreprise qui souhaite se développer sur un
nouveau marché. L'opportunité est intéressante, mais elle suppose de modifier
certaines pratiques commerciales ou de renoncer à une partie de son
positionnement.
Le dirigeant doit bien sûr examiner les coûts, les risques
et les perspectives de rentabilité. Il doit aussi regarder ce que cette
décision implique pour l'entreprise qu'il souhaite construire.
Cette réflexion peut sembler secondaire lorsque les enjeux
financiers sont importants. Elle devient pourtant essentielle si les choix
stratégiques finissent par éloigner l'organisation de sa raison d'être.
Dans la pratique, cela demande parfois de prendre le temps
de réfléchir avant de répondre. De consulter ses collaborateurs. De revenir sur
une décision que l'on croyait déjà arrêtée.
Il ne s'agit pas de chercher une cohérence parfaite. Les
réalités professionnelles ne le permettent pas toujours. Il s'agit plutôt de ne
pas laisser les contraintes décider seules de la direction à suivre.
Repenser son ambition sans renoncer à réussir
Un dirigeant peut vouloir gagner davantage, développer son
entreprise et exercer une influence importante. Il n'y a aucune contradiction
entre ces ambitions et une recherche de cohérence personnelle.
La difficulté consiste à déterminer ce que l'on souhaite réellement obtenir à travers sa réussite.
Pour certains, le développement de l'entreprise représente
une manière de créer des emplois et de contribuer à leur environnement. Pour
d'autres, il s'agit de gagner en liberté, de transmettre un patrimoine ou de réaliser
un projet longtemps porté.
Ces motivations peuvent évoluer avec le temps.
Un entrepreneur qui travaillait autrefois pour assurer la
sécurité financière de sa famille peut, une fois cet objectif atteint,
ressentir le besoin de consacrer davantage d'énergie à un projet personnel. Un
dirigeant peut continuer à aimer son métier tout en souhaitant retrouver du
temps pour ses proches.
Ces changements ne remettent pas nécessairement en cause le
parcours accompli. Ils invitent simplement à regarder la suite autrement.
Le plus difficile est parfois d'accepter que l'on puisse
vouloir autre chose après avoir consacré tant d'efforts à obtenir ce que l'on
possède aujourd'hui.
Une réussite dans laquelle on se reconnaît
Les résultats d'une entreprise se lisent dans ses comptes,
ses parts de marché ou sa capacité à se développer. La satisfaction du
dirigeant, elle, ne se mesure pas aussi facilement.
Elle tient aussi à des éléments plus discrets : la qualité
des relations professionnelles, la liberté de prendre certaines décisions, la
possibilité de défendre ses convictions ou le sentiment de contribuer à quelque
chose qui a du sens.
Ces dimensions ne garantissent pas une vie professionnelle
sans difficultés. Elles peuvent toutefois aider à mieux comprendre les choix
que l'on fait et les sacrifices que l'on accepte.
L'alignement intérieur ne demande pas de tout remettre en
question. Il commence parfois par une question que l'on prend enfin le temps de
se poser : parmi les objectifs que je poursuis aujourd'hui, lesquels comptent
encore vraiment pour moi ?
La réponse ne changera peut-être pas immédiatement la
trajectoire d'une carrière. Mais elle peut modifier la manière de la vivre.
Et c'est peut-être là que se trouve une autre façon de considérer la réussite : non seulement dans ce que l'on parvient à construire, mais aussi dans la possibilité de continuer à s'y reconnaître.