Formée notamment à HEC Rabat, elle évolue d’abord dans plusieurs secteurs, de la distribution aux achats, en passant par les approvisionnements et la supply chain. Puis vient une rencontre déterminante avec le café. Curieuse de comprendre ce produit qu’elle découvre sous un autre angle, elle se forme à la caféologie et s’intéresse progressivement à l’ensemble de la chaîne, « de l’arbre à la tasse » : transformation, dégustation, qualité et valorisation du produit.
En 2019, elle crée Rituel Café en France, avant de l’implanter en Côte d’Ivoire en 2021. Une nouvelle aventure commence alors, avec la nécessité de réapprendre un environnement professionnel et économique après près de trente années passées à l’extérieur. « Être Ivoirienne ne signifie pas que je connais automatiquement tout la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui », reconnaît-elle. Institutions, réseaux, habitudes de consommation : elle doit observer, écouter et reconstruire avec humilité.
Le découragement, jamais le renoncement
Changer de métier est une chose. Construire une entreprise autour de ce nouveau métier en est une autre. Maria Dion-Gokan découvre les réalités parfois difficiles de l’entrepreneuriat : financer son activité, investir dans les équipements, trouver les matières premières et les emballages, développer les ventes et construire progressivement une marque.
À ces contraintes s’ajoutent les défis propres à la filière
café et les préjugés qui entourent encore le café ivoirien, particulièrement le
Robusta. Pour convaincre, il faut expliquer, faire goûter, démontrer et
recommencer.
Le découragement, elle le connaît. Le renoncement, en revanche, ne fait pas partie de son vocabulaire. « J’ai connu le découragement, mais pas le renoncement », affirme-t-elle.
Face aux difficultés, son réflexe est d’abord l’analyse, puis l’action : tester, corriger, adapter et recommencer. Une méthode directement héritée de son parcours en stratégie et en supply chain.
Son expérience lui a également appris qu’un excellent produit ne suffit pas à construire une entreprise durable. Il faut penser à la fois qualité, coûts, prix, trésorerie, production, distribution, commercialisation et expérience client. Comme elle le résume : « Faire un bon café est un métier. Le vendre en est un autre. Construire une entreprise durable autour de ce café en est encore un autre. »
Travailler, apprendre, recommencer
Lorsqu’on lui demande son secret de réussite, Maria
Dion-Gokan répond qu’elle n’est « pas certaine qu’il existe un secret ».
Pourtant, son parcours laisse apparaître quelques constantes : le travail, la
discipline, la constance et la curiosité.
Elle observe, questionne, goûte, compare, lit et se forme.
Pour elle, chaque expérience peut devenir une source d’apprentissage. Même une
dégustation improvisée peut nourrir une réflexion sur un nouveau produit ou une
nouvelle création.
Cette curiosité va de pair avec une capacité à se remettre en question. Être spécialiste ne signifie pas avoir fini d’apprendre. L’humilité demeure donc une exigence, tout comme l’intégrité. « Je ne veux pas raconter une belle histoire autour d’un mauvais café », insiste-t-elle. Pour elle, la promesse faite au consommateur doit toujours être fidèle à la réalité du produit.
Réussir, mais surtout être utile
Chez Maria Dion-Gokan, la réussite ne se résume ni aux
distinctions ni au développement de son entreprise. Elle se mesure à la valeur
créée autour d’elle.
Éthique, intégrité, excellence, transmission et
responsabilité constituent ses principaux repères. La traçabilité occupe
également une place importante dans sa démarche : derrière chaque origine et
chaque terroir revendiqué, il doit y avoir un producteur réel, dont le travail
est reconnu.
Elle défend ainsi une conviction forte : rentabilité et impact ne sont pas incompatibles. Une entreprise doit être viable pour durer, mais cette pérennité doit aussi permettre de former, employer, investir, innover et accompagner d’autres acteurs.
Changer le regard sur le café ivoirien
Le combat de Maria Dion-Gokan porte également sur la
perception du café ivoirien. Producteur historique, le pays dispose d’une
ressource qui reste encore insuffisamment valorisée et parfois mal connue de
ses propres consommateurs.
Son ambition est donc de dépasser la simple appellation de « café ivoirien » pour mettre en avant les terroirs, les producteurs, les variétés, les méthodes de traitement et les profils aromatiques.
Pour elle, produire davantage ne suffit plus. Il faut produire
mieux, transformer localement, créer des marques, développer la consommation
intérieure et conquérir de nouveaux marchés.
Cette volonté s’étend à la recherche de débouchés capables de mieux valoriser le travail des producteurs. « Produire mieux doit permettre de vendre mieux », rappelle-t-elle.
Même les sous-produits du café, comme la cascara ou le marc, peuvent devenir des opportunités d’innovation et de nouvelles activités, dans une logique d’économie circulaire.
Une ambition qui dépasse rituel café
Dans les années à venir, Maria Dion-Gokan souhaite contribuer davantage à la structuration de la chaîne de valeur du café ivoirien : production, qualité, transformation, traçabilité, formation, commercialisation, accès aux marchés et économie circulaire.
Elle porte également une ambition territoriale. La valeur ne doit pas être créée uniquement à Abidjan. Les régions productrices doivent pouvoir développer autour du café des compétences, des emplois, des entreprises et de nouveaux services.
À terme, Rituel Café pourrait ainsi devenir plus qu’une marque : un outil de formation, de conseil, de sourcing, de traçabilité, d’innovation et d’accès aux marchés, au service d’une expertise café ivoirienne mieux structurée.
Transformer une reconversion en mission
Les distinctions, notamment le Prix National d’Excellence et les médailles internationales obtenues avec ses cafés, constituent des reconnaissances importantes. Mais elles ne représentent pas l’essentiel à ses yeux.
Sa plus grande fierté réside dans le fait d’avoir osé emprunter une voie qui n’était pas écrite d’avance et de constater que ce chemin peut désormais servir à d’autres : un producteur qui améliore son café, une personne formée qui gagne en autonomie, un consommateur qui découvre l’excellence d’un café ivoirien ou encore un jeune qui trouve sa voie dans la filière.
D’une reconversion personnelle est ainsi née une mission collective. Plus qu’une entrepreneure du café, Maria Dion-Gokan veut contribuer à bâtir une filière plus forte, plus structurée et davantage créatrice de valeur.
Sa philosophie résume cette ambition : « Je veux que ce que j’apprends, ce que je construis et ce que je transmets servent à créer de la valeur pour d’autres que moi. »
Maurelle Kouakou