Il y a des hommes qui choisissent leur métier. Et d’autres que leur métier choisit, la nuit, pendant qu’ils dorment. Koné Sionfolo appartient à la seconde catégorie.
C’est dans un songe, dit-il, qu’il a reçu le balafon. Il ne l’a pas hérité d’un maître ni de sa famille. Juste un rêve répété, obstiné, qui lui montrait chaque nuit le geste à accomplir le jour. « Le travail que je fais la nuit, la journée, c’est ce que je répète. » Il avait treize ans.
Aujourd’hui, Koné Sionfolo est président national de l’association des balafonistes de Côte d’Ivoire, et l’un des très rares artisans capables de fabriquer ce qu’il appelle lui-même « le plus grand balafon du monde ».
Ce balafon est composé de dix-neuf lames taillées dans un bois particulier, ce bois mort que personne ne brûle pousse dans la savane, loin des haches et des scies. Car il faut le préciser d’emblée : on ne coupe pas un arbre pour faire un balafon. On attend qu’il tombe. On attend qu’il soit prêt à devenir autre chose.
Le bois qui choisit
Toute la philosophie de Sionfolo tient dans cette patience. Le bois doit mourir naturellement. Il doit conserver un peu d’humidité, « pas trop, mais un peu, c’est ce qui va le faire bien vivre longtemps ». Le séchage du bois prend des mois. La fabrication elle-même, une fois les matériaux rassemblés, nécessite deux semaines.
Mais en amont, il y a la forêt, la recherche, le tri, la calebasse qui va résonner sous les lames, les cordes de caoutchouc qui relient tout. « Cela nécessite plus qu’un mois », dit-il sobrement.
À ceux qui s’étonnent qu’il s’arrête à dix-neuf lames alors que d’autres instruments en comptent vingt ou vingt-cinq, Sionfolo oppose une logique simple : « Si c’est trop grand, on ne peut pas le transporter. » Derrière cette réponse pratique se cache une vision. Le balafon de cet homme frêle n’est pas une pièce de musée. C’est un instrument itinérant, fait pour sonner sur des scènes, dans des cours royales, devant des publics qui ne l’ont peut-être jamais entendu.
Un instrument qui parle toutes les langues
Il y a dans le discours de Koné Sionfolo un axiome : le balafon est le premier instrument sur terre. « Tous les instruments que vous voyez aujourd’hui, ce sont tous des balafons », affirme-t-il. Exagération d’un artisan passionné ? Peut-être. Mais il y a dans cette phrase quelque chose de plus grand qu’une revendication d’antériorité.
Il y a l’idée que cet instrument précède les frontières, les langues et les nations. Et de fait, le balafon de Sionfolo « parle beaucoup de langues » comme le français, le dioula, le sénoufo et le malinké.
Ce qu’il veut dire par là, c’est que la musique qu’on en tire peut épouser n’importe quelle mélodie et tonalité culturelle. « Si tu sais jouer du balafon, ça peut parler ta langue. » Ce n’est pas une métaphore. C’est une promesse de transmission.
Le génie et le roi
Quand on lui demande si le balafon est simplement un instrument de musique, le balafoniste s’arrête un instant, comme si la question méritait davantage que l’évidence.
Non, dit-il. Il « va avec les génies ». Il va avec les palais. Ce n’est pas qu’un objet sonore, c’est un instrument sacré, porteur d’une dimension spirituelle que les cours royales et les maîtres de cérémonie connaissent bien. Koné Sionfolo a encore en mémoire son premier balafon vendu. Il avait treize ans, il ne portait « même pas de caleçon ». Il a rapporté 75 000 francs CFA à son père.
Ce jour-là, le père a posé sa main sur l’épaule de son fils et lui a dit : « ne lâche pas ce travail. Ça va te faire avancer dans le monde. » C’est peut-être la scène fondatrice de toute une vie. Cet amoureux fou du balafon la raconte avec la précision de quelqu’un qui ne l’a jamais oubliée.
Transmettre ou perdre
Son fils travaille avec lui. Il n’a pas encore appris à jouer, mais il sait attacher les calebasses, assembler les armatures. Il y a là une transmission silencieuse, progressive, qui ne passe pas par les livres. Elle se fait par les mains. Et c’est précisément ce que Sionfolo reproche, avec une franchise sans détour, à certains professeurs formés par les institutions : « Il y en a qui ne peuvent même pas bien jouer au balafon. Ils ne peuvent pas fabriquer. Ce n’est pas normal. »
L’homme est en train de construire quelque chose de plus grand que son atelier. Avec le soutien du Conseil général de la Bagoué et de la Banque mondiale, Sionfolo bâtit une grande école internationale du balafon dans son village. Il ne veut pas que les diplômés s’arrêtent à leur titre. Il souhaite qu’après l’école, ils viennent chez lui apprendre la pratique. Obtenir, dit-il, leur « doctorat » chez lui. Dans sa cour. Avec leur corps.
Au MASA 2026, pendant que d’autres artistes présentaient leurs spectacles sous les projecteurs, Koné Sionfolo était là, debout devant son instrument, expliquant patiemment à qui voulait l’entendre comment naît un balafon. Un arbre qui tombe. Un rêve répété. Des mains qui savent. Et un homme qui refuse, que tout cela disparaisse.
Richard Konan