Cette recherche constante de résultats pousse de nombreuses personnes à repousser leurs limites. Les journées s’allongent, les temps de repos diminuent et la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle devient de plus en plus floue.
Derrière cette course permanente se cachent parfois la fatigue, l’anxiété, la perte de sens et l’épuisement. Face à cette réalité, une question se pose : peut-on ralentir sans compromettre ses ambitions ?
Pourquoi avons-nous tant de mal à ralentir ?
Pour Brenda Kodo, talent acquisition and HR/psychologue, cette difficulté est étroitement liée à la culture de la performance qui domine dans de nombreuses organisations.
« La performance est associée à la disponibilité permanente et à une forte charge de travail dans plusieurs organisations.
Elle peut amener les employés à percevoir le ralentissement comme un manque d’engagement », explique-t-elle. Dans cet environnement, prendre du recul peut rapidement susciter un sentiment de culpabilité. Beaucoup ont l’impression qu’ils devraient toujours faire davantage, même lorsqu’ils ressentent le besoin de souffler.
Cette pression dépasse toutefois le seul cadre professionnel. Selon le Dr Ané, psychologue à l’hôpital psychiatrique de Bingerville, nous évoluons dans une société où la rapidité, l’efficacité et les résultats occupent une place centrale.
Cette valorisation constante de la productivité peut stimuler l’innovation, mais elle contribue également à l’apparition de risques psychosociaux lorsque le repos devient secondaire.
Quand l’ambition bascule dans le surmenage
L’investissement professionnel est parfois perçu comme une qualité. Pourtant, lorsqu’il se prolonge sans récupération suffisante, il peut progressivement conduire au surmenage.
Brenda Kodo identifie plusieurs signaux d’alerte : « Plusieurs signaux peuvent alerter : fatigue persistante, troubles du sommeil ou baisse de motivation. Sur le plan émotionnel, l’irritabilité, l’anxiété ou le sentiment d’être constamment sous pression sont fréquents. La personne peut aussi avoir du mal à se déconnecter ou à prendre des congés. »
Le Dr Ané rappelle que l’organisme humain est conçu pour alterner les périodes de stress et les phases de récupération.
Lorsque les sollicitations deviennent permanentes, le système de réponse au stress reste activé en continu. Les conséquences apparaissent alors progressivement.
Allah Lucia, psychologue à l’hôpital psychiatrique de Bingerville, affirme qu’elles se manifestent quelquefois dès le réveil.
« La personne ressent une fatigue extrême. Elle a l’impression que la journée qui commence sera encore une lutte. »
Les troubles du sommeil, les ruminations, l’irritabilité et les difficultés de concentration deviennent plus fréquents. Certaines personnes finissent par se détacher émotionnellement de ce qu’elles vivent, perdant peu à peu le plaisir qu’elles trouvaient dans leur travail ou leurs activités quotidiennes.
Des manifestations physiques peuvent également apparaître : tensions musculaires, maux de tête, nausées ou affaiblissement du système immunitaire.
Lorsque ces signaux sont ignorés, les conséquences peuvent être plus graves.
« Les conséquences psychologiques, c’est de faire un burn-out ou même une dépression. Sur le plan physique, le système immunitaire peut également être affecté. Le stress agit sur les tensions, le système cardiovasculaire et même sur le cerveau », souligne Allah Lucia.
La spécialiste observe également que cette quête permanente de performance peut conduire à l’isolement.
« On n’est plus disponible pour les autres. On peut se couper de ses amis parce que tout est tourné vers la réussite, le travail et les résultats. Et finalement, on se perd carrément. »
Les profils les plus exposés
À en croire Allah Lucia, le risque d’épuisement ne touche pas uniquement les personnes ayant une charge de travail importante.
« Ce syndrome concerne particulièrement les personnes très investies, très consciencieuses et perfectionnistes.
Elles veulent tellement bien faire qu’elles finissent parfois par négliger leur propre santé. »
Cette volonté permanente de répondre aux attentes et d’atteindre des standards élevés peut devenir problématique lorsque les temps de récupération ne suivent plus.
Pourquoi certaines personnes continuent-elles malgré
l’épuisement ?
Allah Lucia pense que la réponse se trouve couramment dans l’histoire personnelle.
« Certaines personnes se donnent des attentes trop élevées. Elles sont très exigeantes envers elles-mêmes. Maintes fois, cela est lié à leur vécu. »
La psychologue évoque notamment les personnalités anxieuses qui ressentent un besoin constant de faire leurs preuves.
« Elles doivent prouver aux autres et se prouver à elles-mêmes qu’elles sont capables. Elles n’arrivent pas à s’arrêter. »
À cela s’ajoutent parfois des contraintes économiques ou familiales qui rendent le ralentissement difficile. Cependant, apprendre à écouter les signaux de son corps constitue une étape essentielle.
« Lorsqu’on apprend à s’écouter, à se connaître, on cherche des moyens pour s’arrêter, se soigner, se prendre en charge et s’aimer un peu plus. »
Ambition et équilibre : un faux dilemme ?
L’idée selon laquelle ralentir reviendrait à renoncer à ses ambitions reste profondément ancrée dans les mentalités. Les spécialistes interrogés estiment que cette opposition est trompeuse.
Brenda Kodo soutient que l’ambition se mesure davantage à la capacité d’atteindre ses objectifs dans la durée qu’à l’intensité des efforts fournis sur une courte période.
« Un rythme équilibré permet de préserver ses ressources psychologiques et physiques. Cela passe par une bonne gestion des priorités, des limites entre vie professionnelle et personnelle et une organisation centrée sur l’efficacité plutôt que sur la surcharge. »
Le Dr Ané partage cette analyse. « Ralentir ne signifie pas renoncer à ses ambitions. Il s’agit d’une stratégie d’autorégulation indispensable pour préserver ses ressources cognitives, émotionnelles et
physiques. »
Il pense que la véritable réussite consiste à maintenir sa capacité d’avancer sur le long terme plutôt qu’à fonctionner en permanence à pleine vitesse.
L’injonction à la réussite
Allah Lucia est convaincue que de nombreuses personnes vivent sous l’influence d’une véritable injonction à la réussite.
« C’est une pression communément intériorisée depuis l’enfance, qui pousse à toujours faire plus, à atteindre la perfection, sans jamais avoir le sentiment d’être à la hauteur. »
Cette pression nourrit des pensées récurrentes : « Je dois réussir », « Je dois faire plus », « Je dois être parfait ».
Pour s’en libérer, la psychologue invite à questionner ces exigences. « Il faut se demander : pourquoi dois-je faire cela ? Qui m’impose cette exigence ? »
La peur de l’échec et le regard des autres alimentent cette dynamique. L’échec fait partie de tout parcours et peut devenir une source d’apprentissage.
Elle encourage également chacun à reconnaître ses réussites, même modestes. « Les pensées que nous avons sur nous-mêmes ne sont pas forcément la vérité. Il faut apprendre à célébrer ses petites victoires. »
Le rôle essentiel des entreprises
La responsabilité de cet équilibre ne repose pas uniquement sur les individus. Les entreprises ont également un rôle important à jouer dans la prévention des risques psychosociaux.
Brenda Kodo estime que les ressources humaines peuvent agir à plusieurs niveaux : sensibiliser les managers, surveiller la charge de travail, favoriser les moments de déconnexion et accompagner les collaborateurs en difficulté.
« Les entreprises doivent promouvoir une performance qui intègre le bien-être des collaborateurs. » Cette approche permet de construire une performance durable sans entretenir une culture permanente de l’urgence.
Le repos n’est pas l’ennemi de la réussite
L’une des idées les plus répandues consiste à considérer le repos comme une perte de temps.
Si on en croit le Dr Ané, cette perception est erronée. « Le repos n’est pas l’opposé de la performance. Il en est une condition. »
Préserver sa santé mentale, son équilibre émotionnel et ses capacités de concentration nécessite des périodes régulières de récupération.
Comme le rappelle également Allah Lucia, la valeur d’une personne ne se mesure pas uniquement à ce qu’elle produit.
Préserver son équilibre pour réussir durablement
Dans une société où la vitesse est la plupart du temps présentée comme une preuve de réussite, ralentir peut sembler contre-intuitif.
Prendre le temps de récupérer, écouter les signaux de son corps et respecter ses limites ne freine pas les ambitions.
Cela permet au contraire de les poursuivre sans s’épuiser en chemin. La véritable question n’est peut-être pas de savoir comment aller plus vite, mais comment avancer assez longtemps pour atteindre ce qui compte vraiment.
Richard Konan