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La méchanceté est un lion qui commence par bondir d'abord sur son maître. - Proverbe africain
Dossier
Grandir entre deux cultures

L ’enfant africain face aux influences du monde

Grandir aujourd’hui en Afrique, c’est exister entre deux mondes. D’un côté, les valeurs héritées de la famille, le respect des aînés, la solidarité, l’attachement aux coutumes. De l’autre, des modèles façonnés ailleurs, infiltrés par l’école, les écrans, les algorithmes.

il y a 7 heures

Entre ces deux pôles, l’enfant apprend très tôt à naviguer et à s’adapter. Cette double exposition, à la fois source d’enrichissement et de déstabilisation, soulève une question centrale : comment se construit l’identité de l’enfant africain dans ce monde en tension ?

Le conflit identitaire, une réalité du quotidien

Le conflit identitaire auquel est confronté l’enfant africain ne se perçoit pas tout le temps. Même si cette lutte interne n’est pas perceptible, elle est présente dans le quotidien à travers des gestes ordinaires.

En Côte d’Ivoire, ce conflit identitaire s’exprime souvent dans les détails. Par exemple, un enfant qui refuse de saluer à genoux ses oncles lors d’une cérémonie familiale, un adolescent qui rougit quand ses camarades l’entendent parler en dioula ou en baoulé ou encore un jeune qui adopte un accent et des références culturelles étrangères au détriment des siennes.

À la maison, on lui enseigne l’obéissance aux aînés, la solidarité familiale, l’attachement aux traditions. À l’école, sur TikTok, sur YouTube, on lui montre autre chose : l’autonomie, l’affirmation de soi, des codes visuels et sonores qui viennent d’ailleurs.

Finalement, l’enfant fait face à une confusion profonde, que les spécialistes n’hésitent plus à qualifier de conflit identitaire.

« Certains enfants vivent une double vie. Ils sont enracinés dans les valeurs reçues à la maison, mais aussi influencés par la culture du monde numérique. D’autres extériorisent même une honte vis-à-vis de leurs racines, minimisant leur langue maternelle ou leurs habitudes culturelles pour s’intégrer à des modèles occidentaux », explique Mme MAMBEY Pascaline Souveraine, épouse ODILI, spécialiste en soutien psychologique de première ligne.

À quel âge commence le conflit identitaire ?

Plus tôt qu’on ne le croit. Selon Pascaline Souveraine, les premières tensions apparaissent à partir de 8 ans, au moment où la conscience sociale de l’enfant s’élargit. La spécialiste ajoute aussi que l’enfant commence à comparer ce qu’il vit à la maison avec ce qu’il observe à l’école ou dans les médias.

Les marques de vêtements, les styles, les références culturelles deviennent soudainement des éléments d’appartenance, et parfois d’exclusion.

Mais c’est à l’adolescence, entre 12 et 15 ans, que la vulnérabilité de l’enfant atteint son plus haut niveau. En effet, il se trouve dans l’âge de la construction identitaire. Dans cette période, plusieurs jeunes veulent comprendre les pratiques familiales. Ils ressentent un décalage entre l’envie d’appartenir à une culture mondiale et la pression de rester fidèles aux valeurs locales.

Trois façons de s'en sortir ou de se perdre

Face à cette tension, les enfants ne restent pas passifs. Ils s’adaptent, chacun à sa manière. La spécialiste identifie trois mécanismes psychologiques principaux.

Le rejet. Certains sont catégoriques et ils abandonnent les pratiques traditionnelles, les jugeant même « arriérées ». Ils adoptent exclusivement les codes occidentaux, comme la langue, la musique, la mode. Cette posture ne manque pas de créer des dissensions douloureuses au sein de la famille.

L’assimilation. D’autres enfants vont plus loin. Ils cherchent à se fondre totalement dans la culture étrangère. Ils sont parfois prêts à perdre leurs repères. Ces derniers parlent uniquement l’anglais appris sur les réseaux sociaux, délaissent le nouchi ou la langue maternelle. Ici, la rupture peut être radicale.

L’hybridation. Enfin, beaucoup trouvent un équilibre créatif. Pascaline Souveraine continue en affirmant qu’ils portent le pagne lors des cérémonies familiales et s’habillent en streetwear au quotidien. En fait, ils jonglent entre les codes avec une aisance qui surprend les adultes. Cette stratégie, la plus répandue, révèle une intelligence culturelle remarquable. L’enfant ne subit pas : il se construit une identité plurielle, fragile parfois, mais résolument vivante.

La famille : bouclier ou fissure ?

Comme l’explique la psychologue, dans ce paysage complexe, la famille joue un rôle déterminant. En Côte d’Ivoire, elle demeure le premier lieu d’éducation culturelle. Quand les parents parlent leur langue maternelle à la maison, participent aux fêtes coutumières et transmettent les valeurs avec fierté, l’enfant grandit avec un ancrage solide. Il peut consommer des contenus étrangers sans se perdre.

Mais la famille peut aussi fragiliser ce qu’elle est censée protéger. Lorsque les parents valorisent eux-mêmes uniquement les modèles occidentaux, quand les traditions sont perçues comme des obstacles plutôt que comme un patrimoine, l’enfant reçoit un message dévastateur. Ce qui vient de toi vaut moins. Il intériorise alors une dévalorisation de son propre héritage.

« La famille ivoirienne agit comme un facteur de protection lorsqu’elle transmet ses valeurs avec fierté, mais devient un facteur de tension lorsqu’elle minimise ou néglige son propre patrimoine culturel », dit la spécialiste.

Et les enfants de la diaspora ?

Le tableau change radicalement pour les enfants ivoiriens nés ou élevés en Europe ou en Amérique du Nord. Là-bas, la culture dominante est étrangère omniprésente, hégémonique.

L’héritage africain se résume souvent aux repas familiaux du week-end, aux récits nostalgiques des parents, ou aux rares associations culturelles du quartier.

Pour ces enfants, le conflit identitaire n’est pas une tension périodique. C’est une réalité permanente. Certains développent une identité hybride, mais souvent fragile, tiraillée entre l’envie de s’intégrer pleinement et le besoin de ne pas trahir leurs racines. D’autres vivent leur différence culturelle comme une stigmatisation, un poids plutôt qu’une richesse.

Sur le continent africain, l’enfant est porté par un environnement collectif qui renforce son identité au quotidien. Dans la diaspora, il doit souvent se battre seul pour la préserver.

La rencontre des cultures n’est pas un drame. Elle peut être une chance extraordinaire pour l’enfant de grandir avec plusieurs clés pour lire le monde. Mais encore faut-il que l’enfant dispose de bases solides pour ne pas se laisser emporter. Des bases que la famille, l’école et la société ont la responsabilité de lui offrir.

Richard Konan