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Arts et tendances

Christian Romain Kossa (chorégraphe-danseur-performeur) : penser le monde par le corps

Au croisement de la danse, de la recherche et du récit, Christian Romain Kossa trace un parcours singulier. Chorégraphe, performeur et directeur artistique, il navigue entre Abidjan, Montpellier et Bamako, tissant une œuvre profondément ancrée dans les réalités contemporaines africaines.

il y a 6 heures

De la philosophie à la danse : une rupture fondatrice

À première vue, rien ne prédestinait ce passionné de philosophie à embrasser une carrière artistique. Et pourtant, c’est bien dans le doute intellectuel que naît son engagement. « À quel moment est-ce que j’allais penser par moi-même ? », s’interroge-t-il en évoquant ses années à l’université, comme Descartes pour le cogito, qui part du doute absolu pour aboutir à la certitude.

Cette quête d’autonomie le pousse à se tourner vers l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAAC), où il découvre la danse — presque par accident, mais surtout par nécessité.

Chez lui, le geste ne dissocie jamais le corps de la pensée. La danse devient un langage critique, un outil pour interroger le monde. « Créer, c’est questionner », semble être son credo. Dans ses pièces, il aborde frontalement les tensions sociales, les fractures politiques et les mémoires collectives. Son travail s’inscrit dans une démarche presque anthropologique, où chaque mouvement porte une charge narrative.

Plutôt que de se revendiquer d’un style, il préfère parler de « danse de création ». Une manière de refuser les catégories figées — traditionnelle, contemporaine ou moderne — pour mieux embrasser une liberté totale.

Formé entre Abidjan et Montpellier, il revendique un parcours hybride, nourri de techniques multiples, mais surtout d’expériences humaines.


Entre mémoire et création

L’un de ses projets marquants s’inspire de l’attaque du camp de Nahibly, un épisode tragique de l’histoire ivoirienne. À travers cette oeuvre, il interroge la mémoire collective et les cycles de violence.

« On oublie trop vite », regrette-t-il, rappelant combien l’art peut servir de contrepoids à l’amnésie sociale. Chez Kossa, la scène devient ainsi un espace de conscience.

Son processus de création dépasse souvent le cadre du studio. Pour un projet récent, il entreprend un voyage terrestre entre Montpellier et Abidjan, traversant plusieurs pays à la rencontre de migrants en route vers l’Europe. Une immersion qui nourrit directement sa matière artistique. Les témoignages recueillis deviennent gestes, les trajectoires humaines se transforment en chorégraphies.

Ce rapport au déplacement n’est pas anodin. Pour lui, bouger est une nécessité. Non pas pour fuir, mais pour élargir son regard. « Se connecter au monde », dit-il simplement. Une philosophie qui l’a conduit à multiplier les expériences en Afrique de l’Ouest avant de poursuivre sa formation en France. Chaque territoire traversé enrichit son vocabulaire artistique, sans jamais diluer son ancrage ivoirien.

Directeur artistique du festival Fari Foni Waati de l’association De Ceux Qui, il incarne aussi une génération d’artistes africains affranchis des frontières.

Une génération qui refuse de se laisser enfermer dans des logiques géographiques ou identitaires restrictives.

Présent à la récente édition du Marché des arts du spectacle africain d’Abidjan, il voit dans cette plateforme bien plus qu’un simple rendez-vous culturel. C’est un espace de circulation des idées, de rencontres et de construction collective. Un lieu où les trajectoires individuelles se croisent pour dessiner de nouveaux imaginaires.

Christian Romain Kossa rappelle une chose essentielle : la danse n’est pas qu’un art du mouvement. Elle est une pensée en acte, une manière de dire le monde autrement — et parfois, de le réparer

Richard Konan